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rumeurs

  Le lendemain, je suis allé voir Wilhelm.

  Wilhelm, c'était le meilleur forgeron de Falkenbourg. La cinquantaine, bati comme un b?uf et des mains capables de tordre le fer à mains nues.

  ? Monseigneur, ? dit-il quand j'entrai dans sa forge. ? Qu'est-ce qui vous amène ? ?

  ? J'ai besoin de ton aide. ?

  ? Mon aide ? ? Il fron?a les sourcils. ? Pourquoi ? ?

  Je sors mes plans que j'étale sur son établi.

  ? Je veux construire une machine. ?

  Il regarda longuement les dessins.

  ? C'est quoi, ?a ? ?

  ? Un cylindre en fer de trente centimètres de diamètre pour un mètre de hauteur avec des parois épaisses de deux centimètres minimum. Usiné de l'intérieur pour être parfaitement lisse. ?

  Il siffla. ? C'est du travail de précision, monseigneur. ?

  ? Je sais. C'est pour ?a que je viens te voir. ?

  ? ?a va co?ter cher. ?

  ? Combien ? ?

  ? Le fer seul... ? Il calcula mentalement. ? Vingt couronnes , peut-être vingt-cinq avec le travail. ?

  ? Marché conclu. ?

  Il me regarda, surpris. ? Vous ne négociez même pas ? ?

  ? Non, J'ai besoin de qualité on n'a pas besoin de s'embêter avec des compromis . ?

  Il sourit. ? Vous êtes bizarre pour un noble monseigneur, mais j'aime ?a. ? Il tapota les plans. ? Je commence quand ? ?

  ? Dès que possible. ?

  ? D'accord. ?a me prendra... six semaines. Peut-être deux mois, c'est un travail minutieux vous comprenez. ?

  ? Prends ton temps , mais fais-le bien. ?

  ? Toujours, monseigneur. ?

  Les semaines suivantes furent intenses.

  Wilhelm travaillait sur le cylindre. Il fallait fondre le fer, le couler dans un moule énorme, laisser refroidir pendant trois jours, puis usiner l'intérieur au tour. Un travail de titan.

  Je passais le voir tous les deux jours.

  ? Comment ?a avance ? ?

  ? Lentement, ? grognait-il en essuyant la sueur de son front. ? Le fer est capricieux. Si je le chauffe trop vite, il se fissure , si je le chauffe trop lentement, il ne fond pas uniformément. ?

  ? Tu as déjà fait ?a avant ? ?

  ? Jamais à cette échelle. Un cylindre de cette taille, avec cette précision... ? Il secoua la tête. ? C'est du jamais vu. ?

  ? Tu y arriveras. ?

  ? J'espère, monseigneur. Pour vos cent couronnes, j'espère. ?

  Pendant ce temps, je supervisais les autres composants avec d'autres artisans.

  Le piston fut forgé par un autre forgeron de Falkenbourg. Plus jeune, moins expérimenté, mais compétent. Quinze couronnes pour le piston et le joint en cuir graissé.

  La chaudière fut construite par un chaudronnier. Deux cents litres de capacité , en fer épais, soudée avec soin pour vingt couronnes.

  Les valves, je les ai fabriquées moi-même avec l'aide de Wilhelm.On va ouvrir et fermer les valves à la main au début et plus tard, si tout fonctionne bien, je les automatiserai.

  Pour la conduite de vapeur, il fallait dix mètres de tube en fer. Dix couronnes pour le matériau et la soudure.

  La pompe en bois fut construite par le menuisier local. Un vieux, comme Oswald pour cinq couronnes.

  Au total, j'avais dépensé environ quatre-vingt-cinq couronnes.

  Exactement comme prévu.C'était complexe, mais ?a avan?ait jour après jour.

  Un mois après le début de la construction, Lise paya son quatrième versement.

  Cent couronnes.

  ? Quatre sur huit, ? dit-elle avec un sourire. ? Plus que quatre. ?

  ? Quatre mois et tu seras libre. ?

  ? J'y crois presque maintenant. ?

  ? Comment va la manufacture ? ? demandai-je.

  ? Impeccable. Hilde gère tout comme une chef. Les tisserands sont formés, la production est stable et on livre à temps. ?

  ? Parfait. ?

  ? Et toi ? Ta machine ? ?

  ? ?a avance. Lentement, mais ?a avance. ?

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  ? Tu es s?r que ?a va marcher ? ?

  ? Sur le papier, oui. Dans la réalité... on verra. ?

  Elle me fit un bisou sur la joue ? Je te fais confiance. ?

  C'est à peu près à ce moment-là que les rumeurs commencèrent.

  Au début, c'était subtil, avec des regards de travers au marché et des chuchotements quand Lise et moi passions.

  Puis ?a devint plus direct.

  Un jour, Gregor vint me voir avec une mine sombre.

  ? Monseigneur, il faut qu'on parle. ?

  ? De quoi ? ?

  ? Du baron Ulric. ?

  Je levai les yeux de mes plans. ? Quoi, Ulric ? ?

  ? Il répand des rumeurs à Falkenbourg et dans les villages voisins. ?

  ? Quel genre de rumeurs ? ?

  Gregor hésita. ? Sur vous, et madame Lise. ?

  Mon sang se gla?a. ? Qu'est-ce qu'il dit ? ?

  ? Que... que vous avez épousé une roturière qui plus est une marchande. Que c'est une honte pour la noblesse et que vous déshonorez votre rang. ?

  Je serrai les poings.

  ? Il a dit ?a ouvertement ? ?

  ? Pas directement mais il le fait dire par ses domestiques , ses paysans et le message se répand. ?

  ? Putain. ?

  ? Il y a pire, monseigneur. ?

  ? Quoi ? ?

  ? Il dit aussi que vos méthodes sont... contre-nature. Que vous utilisez peut-être de la sorcellerie et que l'église devrait enquêter. ?

  Je me suis levé fulminant.

  ? Ce connard. ?

  Gregor me regarda. ? Que voulez-vous faire, monseigneur ? ?

  Bonne question.

  Je pouvais laisser passer cela, les rumeurs finiraient par s'éteindre.

  Ou je pouvais réagir.

  ? Pour l'instant, rien, ? dis-je finalement. ? Laisse-le parler. Les mots ne me font pas peur. ?

  ? Et si ?a empire ? ?

  ? Si ?a empire, on avisera. ?

  Gregor hocha la tête, pas convaincu.

  Trois jours plus tard, j’ai croisé Ulric au marché.

  Il était là, entouré de ses lèche-bottes, inspectant des marchandises avec un air méprisant.

  Il me vit et me fit un sourire de requin.

  ? Rothfeld ! ? lan?a-t-il assez fort pour que tout le monde entende.

  Je me suis tourné vers lui.

  ? Ulric. ?

  ? J'ai entendu des choses intéressantes, ? dit-il en s'approchant. ? Tu aurais épousé une marchande. C'est vrai ? ?

  ? Oui. ?

  ? Fascinant. ? Il rit. ? Et tu n'as pas honte ? ?

  ? De quoi devrais-je avoir honte ? ?

  ? je ne sais pas d'avoir déshonoré ton rang, d'avoir souillé le nom de ta famille, ou d'avoir épousé... ? Il cracha le mot. ? Une roturière. ?

  Le marché était silencieux maintenant. Tout le monde écoutait.

  ? Ma femme, ? dis-je calmement, ? vaut plus que tous les nobles de ce comté réunis. ?

  Ulric ricana. ? Vraiment ? Une marchande vaut plus que la noblesse ? Tu es devenu fou, Rothfeld. ?

  ? Non ,je suis très lucide. ?

  ? Et ces machines que tu construis ? Ces... choses contre-nature ? On dit que c'est de la sorcellerie. ?

  ? C'est de la science. ?

  ? La science, ? répéta-t-il avec mépris. ? Tu te caches derrière des mots compliqués. Mais moi, je sais ce que tu es, un tra?tre à ta classe et un homme qui a perdu son honneur. ?

  Je l’ai regardé droit dans les yeux. ? Ulric, si tu as quelque chose à dire, dis-le. Sinon, écarte-toi de mon chemin. ?

  Il se raidit. ? Tu me menaces ? ?

  ? Non. Je te demande poliment de me laisser passer. ?

  Il hésita, puis recula. ? Profite bien de ta roturière, Rothfeld. ?a ne durera pas. ?

  Je passai à c?té de lui sans un mot de plus, mais je savais que ce n'était pas fini.

  Le cinquième mois arriva.

  Lise paya son cinquième versement.

  ? Cinq sur huit, ? dit-elle. ? Plus que trois. ?

  ? Trois mois. ?

  ? Oui. ? Elle sourit, mais il y avait de l’inquiétude dans ses yeux.

  ? Qu'est-ce qu'il y a ? ?

  ? J'ai entendu les rumeurs sur nous. ?

  ? Ah... ?

  ? ?a te dérange pas ? ?

  ? Non. ?

  ? Alaric... ?

  ? Lise, je m'en fous de ce que Ulric raconte. Je m'en fous de ce que les gens pensent, tu es ma femme légalement . Ainsi que devant Dieu et les hommes. Le reste, c'est du vent. ?

  Elle me regarda longuement puis elle sourit, les larmes aux yeux.

  ? Je t'aime. ?

  ? Moi aussi je t'aime ma douce . ?

  Huit semaines après , Wilhelm livra le cylindre.

  Un mètre de hauteur, trente centimètres de diamètre, parois épaisses et intérieur usiné parfaitement lisse.

  ? C'est du chef-d'?uvre, Wilhelm, ? dis-je en l'inspectant.

  ? Merci, monseigneur. ? Il sourit, fier. ? J'ai jamais fait un truc pareil. C'était... intéressant. ?

  ? Tu as été payé ? ?

  ? Oui. Vos gens ont livré les vingt-cinq couronnes hier. ?

  ? Parfait. ?

  On installa le cylindre près de la mine, sur une base en pierre, bien stable.

  Le piston fut inséré et parfaitement ajusté, le joint en cuir graissé assurait l'étanchéité.

  La chaudière fut installée à c?té, connectée au cylindre par la conduite de vapeur.

  La pompe en bois fut attachée au piston par un système de bielles et de leviers.

  C'était... impressionnant.

  Même sans fonctionner, ?a imposait le respect.

  ? C'est quoi, ce truc ? ? demanda un paysan en passant.

  ? Une pompe. ?

  ? ?a marche comment ? ?

  ? Avec de la vapeur. ?

  Il me regarda comme si j'étais fou. ? De la vapeur ? ?

  ? Oui. ?

  ? ?a marche pas, ?a. ?

  ? On verra. ?

  Pendant ce temps, les rumeurs continuaient.

  Ulric ne lachait rien.

  ? Rothfeld et sa roturière. ?

  ? Il déshonore la noblesse. ?

  ? Ses méthodes sont suspectes. ?

  ? L'église devrait intervenir. ?

  Un jour, le père Anselme vint me voir.

  Anselme, c'était le prêtre local. La soixantaine, cheveux gris et un regard bienveillant, c'est un homme bon, dans l'ensemble.

  ? Monseigneur Rothfeld, ? dit-il en entrant dans mon bureau.

  ? Père Anselme, quelle surprise. ?

  ? Je viens vous parler. En privé. ?

  ? Bien s?r. Asseyez-vous. ?

  Il s'assit. Visiblement mal à l'aise.

  ? Monseigneur... j'ai entendu des choses. ?

  ? Des rumeurs, vous voulez dire. ?

  ? Oui. Des rumeurs sur vous et votre épouse. ?

  ? Et ? ?

  ? Certains disent que... que ce mariage est inapproprié. Qu'un noble ne devrait pas épouser une roturière. ?

  Je l’ai regardé droit dans les yeux. ? Et vous, père, qu'en pensez-vous ? ?

  Il hésita. ? Je pense... que Dieu juge les c?urs, sans regarder les rangs. Si vous aimez votre épouse , si elle vous aime et si votre union est sincère... alors elle est bénie. ?

  Je souris. ? Merci, père. ?

  ? Mais... ? Il soupira. ? Certains ne voient pas les choses ainsi,ils veulent que je prononce un sermon sur les mariages inappropriés. ?

  ? Allez-vous le faire ? ?

  ? Je... je ne sais pas. Je suis tiraillé. D'un c?té, je respecte votre choix et de l'autre, je dois aussi écouter ma congrégation. ?

  ? Père Anselme, ? dis-je calmement, ? faites ce que vous pensez être juste. Si vous devez prononcer un sermon, faites-le. Je ne vous en tiendrai pas rigueur. Mais sachez que mon mariage est solide et que rien ne le changera. ?

  Il me regarda, soulagé. ? Merci, monseigneur. Vous êtes... différent des autres nobles. ?

  ? Je sais. ?

  Deux mois après , la pompe était prête.

  Tous les composants étaient assemblés. cylindre, piston, chaudière, valves, conduite et pompe.

  Il ne restait plus qu'à tester.

  ? Tu es prêt ? ? demanda Lise.

  ? Oui. ?

  ? Quand ? ?

  ? Bient?t. Mais je veux faire ?a publiquement. ?

  ? Pourquoi ? ?

  ? si ?a marche, il faut que les gens le voient. Le comte, le prêtre, même Ulric. ?

  ? Et si ?a ne marche pas ? ?

  ? Alors je serai ridiculisé. Mais au moins, j'aurai essayé. ?

  Elle me prit la main. ? ?a va marcher. ?

  ? Comment tu le sais ? ?

  ? tu y crois. Et quand tu crois en quelque chose, tu réussis toujours. ?

  Je l'ai embrassé ? Merci. ?

  Cette nuit-là, j'ai écrit dans mon journal.

  Journal. Jour 480.

  Deux mois sont passés.

  La pompe à vapeur est terminée, tout est assemblé.

  Lise a payé son cinquième versement,plus que trois cents couronnes .

  Trois mois et elle sera libre.

  Ulric continue ses rumeurs. Il dit que j'ai déshonoré la noblesse en épousant une roturière et que mes méthodes sont suspectes.

  Le père Anselme est tiraillé. Il veut me soutenir, mais la pression sociale est forte.

  Bient?t, je vais tester la pompe publiquement.

  Si ?a marche, ?a changera tout.

  Si ?a échoue... je serai ruiné.

  Mais je dois essayer.

  Le test est dans une semaine.

  FIN DU CHAPITRE 16

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