XXVIII
— Les oreillards sont déjà levés…
Elle observa un petit groupe tournoyer au-dessus d’elle, leurs ailes filtrant la lumière rougie, crissant doucement dans le silence de la tombée de la nuit.
— Parlons, étoiles. J’en ai besoin. Je vous ai prêté serment de ne rien dire à personne, et c’est ce que je fais. Ce que je dirais ici, au sommet des Montagnes Rouges, je le dépose dans le vide, et c’est le vide qui me répondra.
Un long silence. Elle leva le visage vers la lueur rouge de la Trame qui coulait sur ses joues en une lumière br?lante, presque décomposée.
— Je ferai vite. Je voulais vous parlez de… du prince. Il m’a donné un carnet, que j’ai avec moi, mais je me refuse d’y écrire ce genre d’inepties dont je vais vous parler. Alors je vous le dis à vous, à défaut d’un confident.
Elle s’accroupit, les coudes sur les genoux, triturant la peau autour de ses ongles jusqu’à ce qu’elle en grimace. Sa voix tomba d’un cran, se fit chuchotement :
— Pour être honnête, d’abord, ce fut un étourdissement ; j’ai vu le plateau du sommet, le roi, le hameau à flanc de montagne, la chambre de Rhode. Je pense encore à l’idée délectable de notre intimité, à l’odeur d’orage, à ses étreintes…
Elle secoua la tête, presque agacée.
— Tout de même !
Elle tressaillit. Ses mots sortirent plus forts qu’elle ne l’aurait voulu. Elle passa machinalement sa main sur son épaule qui l’a lan?ait encore. Elle huma l’air, vérifiant une énième fois qu’elle est bien seule, avant de continuer dans un souffle bougonné:
— Ce n’est pas la première fois que mon c?ur tourne en rond pour quelqu’un, alors je ne vois pas pourquoi…. pourquoi avec lui c’est aussi difficile de refuser ? Enfin, de résister.
Elle inspira lentement, appuya son front contre le haut de son genoux replié contre sa poitrine.
— En réfléchissant, je pense que j’ai trop longtemps gardé mes sentiments dans une petite bo?te, au fond. Et que tout a l’heure, elle a éclaté, ou quelque chose comme ?a. Je me sens entrée dans quelque chose de merveilleux où tout semble passion, extase. étoiles, je ne pense qu’à lui, qu’au plaisir délicieux qui m'envahit. Chaque fois que je ferme les yeux, je revois ses yeux gris, sa main sur mon bras. Et mon corps répond, avant même ma conscience. C’est bien cela mon mal ! Un corps qui parle à la place de l’esprit.
Elle resta un moment silencieuse, machant l’air comme si les mots lui faisaient mal aux dents. Ses yeux allaient de la Trame à la fourrure qui avait gardé son odeur électrique, avant de se fixer sur le vide, visualisant ses mots avant qu’elle ne les disent.
— Je ressens trop fort. Et quand je ressens trop fort, mon corps se déchire sous mes émotions. Mon mal me tire vers le sol, m’arrache les jambes, les fait trembler jusqu’à la paralysie. Le pire, c’est que mon esprit n’apprend rien. Il agit, il ressent, comme si je n’étais pas malade. Comme si la douleur pouvait être ignorée par simple entêtement. Je dirais que c’est comme marcher sur un lac gelé dont on entend déjà les fissures. C’est comme si, mes sentiments étaient de ces créatures qui n’ont ni futur ni passé. Ils dévorent le présent jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Sur le moment, j’en ai même oublié les vicissitudes des derniers mois, l’apathie accrochée à mes épaules, mes jambes plus faibles chaque jour qui s’embourbent dans le sol de ses villes. Rhode a cessé un instant ma médiocrité. Mes sentiments entrent dans mon être, prennent de force mon esprit, étoiles, me force à garder son souvenir, me possède charnellement et immatériellement, par delà mon corps. Rhode, Rhode, Rhode — jusqu’à ce que son nom fasse mal.
Elle s'interrompit et prit une grande inspiration. Ses traits se détendirent lentement.
— Bon.
La forêt s’était éveillée depuis qu’elle était là. Elle était allée se cacher si profondément hors des sentiers tracés, qu’elle n’entendait presque plus la fête assommante sur le sommet.
— Je voulais aussi dire, que de toute cette histoire, il me reste un go?t amer. Je doute, je crains même. Pourquoi me séduit-t-il ? C’est une question rhétorique, bien s?r, vous n’allez pas me répondre. Qu’est ce qui se cache derrière ses gestes. Je ne crois pas au coup de foudre, étoiles. Je me dis que je devrais me méfier, mais mon corps ne veut pas comprendre ce que ma raison redoute. Chaque fois qu’il me regarde, je crois voir ma propre vie se détacher de moi, prête à le suivre. Comme si le désir, parfois, avait plus de force que la survie. Ah… Je repense à la princesse du chant, à l’opéra. Celle qui n’avait pas été leurrée par le chevalier gris, celle que vous avez aidé de vos os pour qu’elle puisse lui échapper. Et je me demande, non sans amertume, je suis honnête…si moi, je n’ai pas été dupée.
Elle ajouta d'un fil de voix à peine audible, même pour elle.
— Si j’ai appris quelque chose de la Cour, c'est que ces gens semblent marcher droit dans leurs mensonges, avec l’élégance et la ma?trise d’une peinture académique. Je sais que Rhode n’échappe sans doute pas à la règle, et cette idée m’en donne les nausées chaque matin. Je me demande si mon désir pour lui n’a pas été orchestré, comme ma venue ici. Ah! Je n’arrive à rien rationaliser le concernant, c’en est rageant.
Elle attendit un moment, scrutant l'?il vert de la constellation du Thalipède.
— Moi qui aime le silence, le v?tre est tout de même lourd, étoiles. Si lourd qu’il m’écrase la nuit, qu’il m’empêche parfois de respirer. Enfin… Pour tous, votre silence est durement vécu ici bas. Vous le savez, je sais bien. Il est vain de simplement vous demander les raisons de votre retrait ? Je ne crois pas que vous ayez déjà répondu ne serait ce qu'à un seul humain, à part, bien s?r, dans les légendes. Est-ce seulement que vous nous entendez ? Nos voix sont si petites comparées aux v?tres.
Les oreillards voltigeaient au-dessus de sa tête. Elle n’avait jamais vu un ciel aussi clair que celui-ci.
— Ce que je crois de votre silence ? Pas grand chose. J’ai d’abord cru que c’était le roi qui s’était détourné de vous. Mais après ce que m'a raconté Rhode… c’est le peuple tout entier que vous semblez délaisser peu à peu. Et je serai sans doute la prochaine, n’est-ce pas ? Ce n’est pas ce soir que je vous comprendrais. Vos choix sont vos choix. Et moi, je n’ai d’autre choix que de les respecter.
Sa bouche se tordit à l’envers.
— Venons en au fait, je m’égare. Je me sais mourante, étoiles. Je le sais depuis que j’ai vu Vinciane perdue et décolorée dans le même lit dans lequel je dormais il y a une semaine. Je sais que ce sera mon tour si je ne m’en vais pas bient?t.
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Elle marqua un silence, puis reprit plus calmement, la voix plus haute :
— Soit. Il se fait tard. Et si je veux affronter le lendemain, ne serait-ce que la venue de Gauthier et Claironde, il me faut dormir maintenant. Je vous remercie, étoiles. Pour m'avoir écouté, je l’espère.
Elle ferma les yeux, espérant que son esprit, lui aussi, accepte enfin de se taire.
Le vent frais de la nuit fit frémir les branches et inonda ses veines lorsqu’elle inspira profondément une énième fois. Le silence, encore. Mais cette fois, il lui parut moins lourd, presque compatissant. Elle posa la main sur l’herbe humide, ferma les yeux, et s’accorda un moment précieux avant de remonter dans la chambre du prince, celle qu’il lui avait offerte après l’incident avec le roi.
En traversant la coursive à flanc de montagne, sur de petites dalles qui semblaient vieilles, elle s'aper?ut dans le reflet d’une fenêtre. Elle s’étonna de son visage. Jamais elle n’avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d’une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait. Ce n’était pas elle.
Une vague de terreur brute déferla dans sa poitrine. Elle reprit sa marche plus vite, les pas claquants frénétiquement. Rhode n’était pas dans sa chambre : elle n’aurait pas d’autre moment. Sa main se posa sur la clanche ; la porte céda lentement, grin?ant dans la pénombre. Les pensées fusaient, incontr?lables. Il fallait s’en aller au plus vite, elle ne pourrait plus attendre. La vue de son visage, ainsi que la sensation qu’éprouvait son corps à présent traduisait un message clair : les étoiles venaient de lui confirmer que son corps ne tiendrait pas un jour – ni même une heure de plus en ces lieux. Un plan s’improvisa dans son esprit. La panique l’a gagna alors qu’elle fouillait la commode. Où était-il ? Elle retourna ses affaires, les tiroirs claquèrent un à un. Son souffle se hachait, plus rêche. Ses mains devenaient froides, tremblaient légèrement. Où l’avait-il rangé ? Il n’y avait qu’avec ?a qu’elle pouvait espérer fuir cet endroit.
Ses doigts grattaient le sol des tiroirs, espérant le trouver sous les habits qu’elle dépliait à la volée. Le bois résonnait légèrement, elle plissa les yeux. Il y avait là un double-fond, un panneau de bois glissant d’un millimètre sous la pression de ses doigts. Le volant qu’elle cherchait n’était pas quelque chose que l’on cache, pensa-t-elle. Elle glissa ses phalanges dans l’interstice et souleva la planche dans un élan qui la fit tomber par terre dans un bruit aigu.
Ses yeux s’écarquillèrent à la vue non pas du volant, mais de son carnet. Où, ce qu’elle crut être le sien. Elle l’arracha mécaniquement de ses gestes saccadés, le c?ur cognant comme un tambour contre sa poitrine. La couverture avait la même teinte, portrait l’écusson royal en son coin gauche. Son trouble s’intensifiait comme ses tremblements. Elle l’ouvrit, se fichant de laisser milles traces de son saccage dans cette chambre. Page une, les mêmes mots que dans son propre carnet, ses mots. Page deux. Page trois, chaque phrases avaient été recopiées, griffonnées à la hate. Une écriture qui s’approchait si parfaitement de celle de Rhode qu’elle en eut la nausée. Tout était annoté méticuleusement dans les marges, entre les lignes. Ce qu’elle aime, ce qu’elle n’aime pas, ce qu’elle fait, ce qu’elle cache. Elle n’avait ni l’envie, ni le temps d’en lire davantage. De la sueur glacée perlait entre ses omoplates, lorsqu’elle reposa lentement le carnet. Il l’avait décortiquée, répliquée, étudiée comme une bête de foire. Elle reporta son attention sur l’armoire. Elle n’avait pas le luxe du choc, pas le temps pour la réalisation.
Elle tira les portes de l’armoire, et s’accroupit, ses yeux se brouillant sous l’adrénaline. Là, son sac. Elle trouva le volant accroché à la dragonne, et l’arracha. Il n’y avait pas la poudre, tant pis. Elle laissa ses affaires ici, elle serait plus légère sans. Si son plan fonctionnait, elle n’en aurait pas besoin là où elle irait.
Elle s’élan?a hors de la chambre.
Le petit tram attendait, immobile, juste devant le trou béant qui s’ouvrait dans la montagne. Elle n’en avait que faire d’être vue, tant qu’elle avait le temps d’y monter et de l’activer. Le modèle ressemblait à celui des souterrains de Luthérel : elle pria pour qu’il soit tout aussi automatique.
Et il fallait qu’il le soit lorsqu’elle arriva à sa hauteur, activa le lourd levier dans un cliquetis qui abaissa les encoches sous les roues. Ses yeux balayaient le sol, les murs, à la recherche d’un activateur. Elle s’engouffra plus rapidement que prudemment dans petit le véhicule, la pénombre trop intense pour qu’elle puisse se repérer correctement. L’adrénaline portrait ses jambes, portrait son calme factice, alors qu’elle se dirigeait à grandes foulées une des extrémités de la chenille miniature. Elle enclencha un autre levier, espérant que ce soit l’activateur qui fasse chauffer la machine. Rien.
Elle s’accroupit dans le noir, rassemblant ses idées pour faire démarrer cet engin infernal. Elle passa une main sur une paroi.
— Froid.
Celui de Luthérel dégageait une chaleur vaporeuse et une odeur insupportable de métal. Elle ressortit, fit quatre allers-retours, la gorge serrée de supplications muettes pour que personne n’arrive. Elle ne trouvait pas la cabine de maintenance. Peut-être n’y en avait-il même pas.
— Je ne vais pas l’appeler ici…chuchota-t-elle dans un petit nuage de vapeur.
Les rails descendent en pente, continua-t-elle en pensées. C’était probablement une très mauvaise idée, mais c’était la seule qu’elle avait.
Tous ses os craquèrent lorsqu’elle se remit en mouvement pour se poster derrière le tram, les mains à plat sur sa carcasse. Elle le poussa. Lentement d’abord, il bougea dans un étrange silence. Il n’était pas lourd, en fin de compte il prit rapidement de la vitesse, et elle dut courir pour pour monter dedans d’un bond maladroit, son poids projeté vers l’avant.
La galerie les engloutit d’un coup, avalant la lumière des étoiles.
Le tram accéléra dans la pente, jusqu’à ce que la vitesse lui prenne le ventre comme une main serrée. Elle s’accroupit de nouveau pour garder son estomac bien à sa place. Le vent, comprimé contre les parois et le métal, sifflait fort, hurlait presque dans une mélodie funeste. Elle tremblait d’effroi, de gel, d’adrénaline, tous ses muscles tiraient ne demandant que grace. Elle ne savait pas jusqu'où le tram pouvait aller, mais tant qu’elle irait le plus vite, le plus loin du sommet, c’était le mieux.
Après de longues minutes, le tram s’était réchauffé, et la buée que sa bouche créait en petit rond avait disparu. Elle tressaillit en entendant des cliquetis : le système de freinage se mit en marche, puis la vitesse se stabilisa. Le tram était bel et bien automatique, et la chaleur activait le mécanisme. Elle n’avait pas envisagé que l’accélération manuelle produirait une telle chaleur, ni que l’automatisation puisse s’enclencher de cette fa?on.
L’adrénaline était redescendue, et les nausées d’après coup lui prirent les tripes. Elle d? vomir une bonne quinzaine de minutes, pour que son corps puisse se détendre. Elle ferma les yeux, la tête contre l’assise d’une banquette, le dos contre la paroi de métal chaud du tram en mouvement.
Elle ne compta pas les heures qui s'écoulèrent ensuite, le tram ne s’était arrêté. La nuit avait tourné, et le soleil pointait ses premiers rayons à travers les montagnes rouges. Ce qu’elle avait vécu dans la chambre de Rhode pesait encore sur elle, br?lant comme une marque au fer. Elle serrait le volant qu’elle lui avait dérobé aussi fort qu’elle le pouvait. L’unique preuve que ce qu’elle avait en mémoire était bien arrivé.
Elle esquissa un rictus amer.
Elle puait, ses habits étaient imbibés de sueur et de bile. Le dégo?t lui montait à la bouche, et manqua de la faire dégobiller de nouveau. Elle n’arrivait pas à comprendre cette terreur, cette poussée d’adrénaline presque inhumaine. Elle suivait son instinct. Aux étoiles et à leur voix pour ce qu’elles lui faisaient ressentir.
Les montagnes disparaissaient derrière elle pour laisser place aux plaines, le lieu par lequel elle avait entamé sa montée. Il n’y avait personne. Le tram pénétra dans un dernier tunnel et s’arrêta à une petite station silencieuse.
Elle descendit, boitant légèrement, et marcha jusqu’à la sortie qui s’ouvrait sur les grandes étendues. C’était par là que Rhode et les autres étaient passés le premier jour du Décaméron.
Le ciel brillait, d’un bleu si pur que les étoiles transparaissaient encore à travers lui.

